mardi, 17 mars 2009
[Dictionnaire] Anglicismes en langue française et leurs traductions
Anglicismes en langue française (analysés, compilés, et inventoriés par Raphaël Badawi)
Initialement à l'usage des sous-titreurs québécois
Cette synthèse extrêmement concise peut également être très utile à la traduction de logiciels libres.
La terminologie est nettoyée des équivalences devenues obsolètes (il y a dix ans, il aurait été par exemple nécessaire de préciser software => logiciel, update => mise à jour, etc.), et parfaitement à jour (certaines expressions n'ont été créées que lors du dernier trimestre 2008).
Cette initiative, contrairement à celles cocardières et anti-américaines des apeurés du prétendu "franglais" (en tenant en compte les introductions les plus récentes de l'anglais dans le français, moins d'1% du vocabulaire français est anglicisé, et c'est avant tout un vocabulaire spécialisé, notablement en informatique et en sport), essaie de se placer sous la perspective de l'efficacité. Il est inutile d'utiliser un équivalent français imprécis, faisant perdre du sens par rapport au terme anglophone d'usage, et l'Académie l'a bien compris en acceptant le mot "fantasy" sous la forme "fantasie". En outre, pour les anglicismes possédant un réel équivalent, il ne sert à rien d'être prescriptif : au contraire, si les formes anglaises et françaises coexistent, ça ne fera que plus d'abondance lexicale, de possibilités euphoniques, et de possibilités évolutionnelles conduisant à une multiplication des nuances exprimables en un seul lemme ! (Par cette dernière possibilité, je voulais signifier que lorsque plusieurs expressions sont synonymisées, comme c'est le cas avec les anglicismes et leurs équivalents, l'évolution naturelle de la langue peut les connoter différemment et les doter avec le temps de teintes particulières.) On peut encourager l'usage des équivalences francophones pour, par exemple, leur consonance (en fonction de l'appréciation de chacun) et leur facilité de déclinaison par rapport aux termes anglophones d'origine, mais certainement pas tourner la suggestion en impératif !
Cependant, il convient de noter que l'irruption d'anglicismes se substituant véritablement dans le parler aux termes français préexistants est à condamner, car la dynamique dans ce cas serait un appauvrissement du vocabulaire. Ainsi des expressions comme "look" et "people" ravagent les pourtant nombreuses traductions satisfaisantes, conséquemment de moins en moins employées, et sont ainsi véritablement destructrices pour la richesse du français. Qu'une simple étude chiffrée sur les fréquences d'occurrence de ces termes comparativement à l'addition de leurs équivalents francophones dans les différents journaux français nous en soit témoin (commencée, pas terminée, mais phénomène très probant d'après les premières données collectées, surtout à partir de 2006). Ainsi n'avancé-je pas des postulats à vide. Pour ce qui est de la répartition des anglicismes, d'après mes estimations personnelles, il y en a approximativement 17,27% de légitimes (sans équivalents exacts), 77,27% de semi-légitimes (avec équivalents exacts), et 5,46% d'illégitimes (se substituant aux formes françaises d'usage).
Sans équivalence parfaite, dont l'usage est parfaitement légitime :
cliffhanger
cross-over
design ("stylique" avait été proposée comme alternative, vainement)
fantasie (orthographe modifiée par l'Académie, à ne pas confondre avec "fantaisie")
joystick
kit
leader (malhabilement traduisible par "chef de file" ; "timonier", une fois proposé, serait totalement à côté de la plaque)
leadership (malhabilement traduisible par "primauté")
lobby/lobbying (désinences d'usage)
major ("compagnie majeure" étant incroyablement imprécis)
netbook
outsider ("marginal" est insuffisant)
shopping (le terme "achat" ne rend pas la nuance de compulsivité)
skateboard/skateur/skateboarding (désinences d'usage)
spoil/spoiler/spoilage (désinences d'usage)
stand-alone (ou loner)
star ("étoile" n'est pas approuvé, "grande vedette" est imprécis)
striptease (plus de césure depuis la réforme de 1990)
t-shirt (orthographe alternative : tee-shirt ; synonyme : gaminet, qui était initialement parodique mais a fini par être utilisé)
sans compter les dénominations présentes de longue date, et d'usage quasi-international (p. ex. "big bang", "cool", "hyper", "OK", "super", etc.).
Avec équivalence parfaite (terminologie de l'Académie, du CSA, et de l'OQLF), anglicismes dont l'usage est déconseillé, moins légitime, mais tolérable :
access prime-time => avant-soirée
ace => as
airbag => coussin de sécurité
antiskating => antiripage
aquaplaning => aquaplanage
at (@ oral) => arrobe
baby-sitting => assistance maternelle, garde d'enfant
blog => blogue
boost => accroître, amplifier, augmenter, relancer, etc.
brain-storming => remue-méninges
bug => bogue
business => affaires, entreprise (en fonction du contexte)
camping-car => autocaravane
casting => audition
challenge => chalenge, défi, gageure
chat => clavardage (surtout au Québec), dialogue en ligne (surtout en France)
coaching => mentorat (contrairement aux idées reçues, il n'y a pas de nuance spécifique au terme anglais)
come-back => retour (le terme anglais n'est pas une hyperbole, mais la traduction exacte de "retour")
compositing => composition (d'images, picturale)
cookie (informatique) => témoin (de connexion), péjorativement : mouchard
cracker => pirate
deal => accord, arrangement, connivence, marché (en fonction du contexte)
e-book => livrel, ecolivrel
e-mail => courriel
e-mail address => adresse électronique
fast food => restauration rapide
fax => télécopie
fax machine => télécopieur
firewall => pare-feu
feed-back => avis, retour (déterminant indéfini, p. ex. "je regarde et t'envoie un retour") ; en informatique : rétroaction
freeware => gratuiciel
gateway => passerelle
goal average => différence de buts
groupware => collecticiel, logiciel de travail collaboratif, logiciel de groupe
guest star => invité (artiste invité au Québec, invité spécial ou invité d'honneur en France)
hacker => bidouilleur (terme d'usage et traduction littérale) ; péjorativement : pirate
hit => tube
hoax => canular
hotline => assistance (en ligne, téléphonique)
hot spot => zone wifi
informercial => publireportage
kindle => bouquineur, liseuse
listing => listage
management => administration, gestion (contrairement aux idées reçues, il n'y a pas de nuance spécifique au terme anglais)
marketing => mercatique
malware => maliciel
merschandising => marchandisage
notepad computer => ardoise électronique
package => progiciel
packaging => conditionnement
pacemaker => stimulateur cardiaque, cardiostimulateur
peer-to-peer => pair à pair, poste à poste
Personal Digital Assistant => Assistant électronique (de poche)
phishing => filoutage, hameçonnage (pratiqué par les filouteurs, ou les hameçonneurs)
pitch => résumé, synopsis, topo
play-off => phase/tour final(e)
plug-in => extension, module, module d'extension
preview => prévisualisation
prompt => invite
prime time => première partie de soirée, heure de grande écoute
reset => réinitialiser
scanner => scanneur
scanning => scannage
shareware => partagiciel
showcase => diaporama, présentation (professionnelle)
spam => pourriel
spamming => pollupostage
spin-off => série dérivée
sponsor => mécène, parrain
sponsorship => mécénat, parrainage, patronage
spyware => logiciel espion, espiogiciel, mouchard
ad spot => message/séquence/spot publicitaire (le mot "spot" a été accepté par de nombreux lexicographes et est à ce titre entré dans de nombreux dictionnaires, l'Académie devrait bientôt l'accepter à son tour)
start-up => jeune-pousse
steward => stadiaire
streaming => diffusion en flux, lecture en continu, lecture en transit
supporter => supporteur
tab => onglet
talk-show => débat-spectacle, émission-débat
teaser => aguiche
tie-break => échange, manche décisi(f)(ve)
time-out => arrêt de jeu
timing => coordination, synchronisation ; minutage, temporisation, en fonction de l'acception désirée
trailerist => autocaravanier
webcam => cybercaméra (très récent ; première occurrence : Journal Officiel, 15 septembre 2006)
webmaster => administrateur (de site)
Abus à condamner (anglicismes apparus par effet de mode alors que les termes français étaient déjà en place) :
benchmark => banc d'essai, test de performance
customization => personnalisation
hype => tendance
layout => agencement, disposition
look => allure, aspect, prestance
people => célébrité, personnalité, vedette ; en sciences : sommité
À noter que quatre grands écueils en traduction proviennent d'une sorte d'angloaccoutumance, ainsi :
- OK peut être traduit par OK, mais bizarrement est rarement rendu par "D'accord" ou "Entendu" qui ont exactement le même sens dans une conversation (pas dans une interface, évidemment).
- Just dans des phrases de type "I just want to do something" est systématiquement traduit par "juste" alors qu'il pourrait tout aussi bien être traduit par "seulement" ou "simplement".
- le verbe "initier" est souvent pris dans l'acception de "to initiate" (amorcer, commencer), alors qu'il n'a que le sens d'enseigner (initiation). Kant n'a pas initié en Europe la caducité, l'erronité des intuitions intellectuelles, il a initié cet argument à l'Europe. La confusion peut également venir de l'épithète initial, qui a bien le sens de "au commencement, au départ".
- le mot "opportunité" n'a pas le même sens que le mot "occasion". Ainsi, pour Malebranche, la causalité est une occasion à l'exercice de la force divine, et non une opportunité. Opportunity signifie occasion, opportunité signifie "qui arrive à point", "qui arrive à temps", "qui est opportun". Par exemple, il n'y a pas d'opportunités, mais des possibilités et des occasions d'emploi. Mais l'acquisition d'un emploi est une opportunité (quelque chose qui arrive à temps). Le sens peut plus facilement être cerné par l'antonyme : inopportun.
18:43 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
La créature me montra son outil de travail
Il s'agissait d'un système de type GNU/Linux, configuré autour de quatre bureaux dont la représentation tridimensionnelle était un cylindre tarabiscoté en motifs fractaux alambiqués, à l'origine mathématique ineffablement complexe. Le fond d'écran était lui-même un rêve fractal ininterrompu, rêve partagé entre des milliers d'hommes narcotisés par cette beauté inhumaine.
L'ensemble de l'interface était en espéranto, langue permettant de repousser les limites de la pensée par sa structure tabulairement régulière. Le contenu multimédia oscillait entre des recueils de poèmes en espéranto, des documentaires en anglais, de la musique classique, acousmatique, et ethnique, ainsi qu'en outre une riche collection d'images à caractère médical, partant de l'anatomisme italien de Da Carpi pour déboucher sur une esthétique moderne davantage scientificisée, du moins à nos yeux d'hommes actuels, hommes s'actualisant par exclusion du passé, interprétant le passé hors de la fluidité du passé.
Le faîte de cette prodigalité se situait probablement dans l'organisation interne de cet outil. Le tétrabureau évitait les guerres intestines entre chaque logiciel ; ainsi sur le premier y avait-il un travail de sous-titrage, sur le second un travail de lecture et d'écoute, sur le troisième un travail de montage, et sur le quatrième un ensemble à portée distractive.
J'essayai alors de faire mien cet outil. Mais le clavier n'était pas agencé selon mes coutumes. Lui aussi avait été optimisé contre l'habitude et pour l'omnipotence : l'azerty étant un modèle contraignant et lent, la créature lui avait subrogé un modèle dvorak, plus performant, capable lui aussi de repousser certaines limites, mais que l'habitude me rendait parfaitement inutilisable.
Tout ici exhalait d'un encens laudatif non pas à la performance, mais à la fondation d'un système qui ne connaîtrait pas les limites stratifiques de l'histoire, qui venu sans passé (et non pas en intégrant le passé par l'acte même de l'exclusion, non pas en s'actualisant par rapport au passé), comme la cité d'Harappa, assurerait une absence complète de coercition et de cette manière une libération absolue des potentialités de l'usager.
R.
18:42 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
dimanche, 08 février 2009
Collection de notules publiées sur Facebook
23:31 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 01 juillet 2008
Radicalisme
"Pour prouver que nous sommes de purulents tissus nécrosés actant comme des machines, il convient de traiter des problèmes qui nous sont posés par le vivant, à partir desquels nous aurons amassé suffisamment d'arguments pour corroborer notre propos."
|...]
"En formulant la nature interrogative de ce qu'est le corps vivant nous semblons, a priori, ingénus. Il est évident que le poète a toujours eu une avance considérable sur le philosophe pour chanter (juger, interpréter, donc créer du sujet) le vivant, et que ce n'est pas avec un métaphysicien, mais bien avec des Pierres réfléchies de Caillois par exemple (ou son pendant acousmatique) que nous aurons idée de la vastitude du problème. [...] proposons la subsomption du vivant sous le couple ontologique de base existence/essence pour traiter les questions du vivant en rapport à la contingence et du vivant en rapport au langage. [...] Ces dilatations de sens sont volontaires afin de ne pas complexifier un raisonnement déjà fort filandreux."
[...]
"Ce sont ces microbes, ces animalcules obsédants, c'est Dieu, qui crée en nous des "automatismes" ; ils sont notre condition d'apparition et notre existence tout à la fois. Et pour s'en libérer, il nous faudrait avoir un corps sans organes, qui nous permettrait enfin de danser sans être borné à l'ignoble temps pulsé, d'être libéré, desenharnaché de ces chancres et prurits qui nous démangent, ainsi nous contrôlent, et, en fin de compte, nous pourrions danser à l'envers, et "cet envers sera mon véritable endroit". Tout simplement, chez Artaud, il y a une quête viscérale : il s'agit de nous sauver de l'être par l'étant, de notre conditionnement primaire. Il s'agit même d'être mis au monde par son propre étant, afin de mieux nier l'être. Se mettre soi-même au monde. Se créer soi-même, non pas d'esprit, mais également de chair, "organicité inventive". En conséquence, rejet complet de la sexualité dans la correspondance avec le Dr Ferdière : "Pour comprendre sa propre vie il faut aller la chercher à la source et donc devenir soi-même son propre créateur […] élimination irréductible de tout ce qui est sexualité […] tout ce qui est sexuel, hors du mariage et DANS le mariage, doit être réprouvé, et la reproduction humaine ne devrait avoir lieu par l'exercice de l'immonde copulation.""
[...]
"Toutefois, les affections réciproques entre la culture et le vivant dépassent de loin ce simple problème de contingence. Nous allons ici nous référer à l'expérience spéculaire chez Jacques Lacan. Première étape : [...] à peine né, le langage s'instille en moi, et avec lui, la société qu'il interprète, les coutumes qu'il interprète, je suis parasité par le langage, des signifiants s'imposent à moi et entravent jusqu'au silence, puis finalement jusqu'à l'oubli et l'annihilation, ce qui était en moi et qu'ils ne pouvaient exprimer sans transformer, pour ne pas dire frelater. Contrairement à Lacan, je place ce parasitisme avant l'expérience spéculaire, du fait de ce que le fœtus peut déjà entendre… Seconde étape : je me regarde dans le miroir. Ce corps, c'est moi. Pourtant, il m'est indifférent, étranger. Il faudrait bien que je l'acceptasse un jour : ce signifiant, c'est moi. Cet inconnu, c'est moi. Ceci, c'est probablement le plus tenace, le plus aliénant de tous les parasites, car c'est celui qui va s'enter à l'expression et la reconnaissance du moi. [...] Nous avons ici tout le contraire d'Artaud : c'est l'étant qui vient occulter l'être, et ce n'est pas le signifiant qui pourrait nous sauver, car c'est bien lui, le succube qui vient nous hanter. [...] nous aboutissons globalement à la même chose : notre seul levier d'action repose uniquement sur ces signifiants, et pour agir, il nous faudrait les transvaluer, et le même appareil, la même machine revient, toute de rythme et de langage [...] elle ne cherchera plus à lutter contre une nature envahissante, mais contre une culture envahissante [...] chez Hedeigger, il y a ce départ d'un postulat, erroné par la présence d'une mémoire génétique de 20 000 ans, postulat qui est donc en définitive un paralogisme, qui supposerait qu'il y ait un être pur à l'origine, ou tout du moins substratif, mais qui est inaccessible, intouchable, à retrouver."
[...]
"Les deux problèmes du vivant n'en font qu'un, qui repose sur la part du corps, qui est hermétique au sujet, sorte de corps-langue, tandis que l'autre, sorte de corps-langage dont l'effet premier est la sensibilité, oui, ce corps-langage, l'avez-vous deviné, ce corps en devenir-art, devenir-oeuvre, ouvrage, jamais fini, comme une pierre qui roule éternellement sur elle-même, ce vivant qui contraste avec le reste du corps qui refuse de se donner comme vivant, - il est le sujet, et rien d'autre que cela."
[...]
"Comment sait-on que ce tissu est de la chair, et comment sait-on que celui-ci est de la viande ? Comment sait-on si ces minéraux le sont ou pas ? [...] Ce qui n'est que subordonné, - qui n'est pas dans la guerre de soi contre soi, effusion heureuse, étincelle miraculeuse à l'origine du sujet, - est dépossédé. Comme un objet. Quelque chose de mort. Qui se rappelle encore de Guy Debord qui tempêtait aux quatre vents, après avoir inventorié les possessions des classes moyennes, qu'elles étaient dans la "dépossession" ? Le confort émolliant crée du mort, de l'aboulique, de l'atone, de l'objet ; son langage, son idiome, sa révolte vouée à l'échec contre ce qui nous a dépossédé à notre naissance, cette création de soi (et non recherche d'un moi qui de toute façon n'existe plus) factieuse, séditieuse, crée du vivant, du sujet. On retombe toujours dans les mêmes ornières : le produit, c'est du mort, l'activité, c'est du vivant…"
Raphaël Badawi.
Apostille : Je suis actuellement à la recherche du manuscrit de mon cahier auvergnat pour une publication ici-même. Que celui qui l'a en sa possession me fasse signe le plus rapidement possible. (Toute l'introduction restera absconse tant qu'elle ne sera pas éclairée à la lumière de mon concept dit d'ergologie divine, exposé dans ce cahier auvergnat.)
07:51 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 06 mars 2007
§ 4
Il faut tout de même définir ce que pourrait être une notion de reprise vis-à-vis de l'art.
Lorsqu'on recrée quelque chose, il s'agit du produit résultant de l'enchevêtrement d'une multitude de répétitions. Nous avons ici un beau postulat certes, mais tout de même un paralogisme. L'articulation répétée n'a pas de relation diachronique mais seulement une relation synchronique en rapport des autres articulations[1] qui vont ainsi crépir la répétition d'un sens qui ne lui est pas propre. Dès qu'il s'agit de répéter quelque chose dans une matrice d'influences divergente du lit d'origine, le nouveau parangon transformera l'objet répété : il ne s'agira alors plus tout à fait du même objet ou même d'un objet différent, mais d'une reprise de l'objet.
Kierkegaard parlait d'un dépassement de l'objet, mais en employant un tel lexème il était indubitablement en tort. Il ne s'agit pas de dépasser l'objet, mais de renverser ses modes d'intelligibilité, transformant ainsi sa perspective – et j'insiste sur l'usage du terme « transformer », purement dionysiaque.
Voilà pour ce qui est de la reprise.
[1] Ferdinand de Saussure parlait de synchronie et de diachronie concernant le langage, mais le champ de congruence d'une telle notion est beaucoup plus large car, comme le disait Benveniste, l'univers est constitué à partir de ce qu'est la langue – qui est ainsi un aide-mémoire d'une omnipotence incroyable, comme l'avait proclamé Hobbes, mais également un mode d'influence subsumant toute perception sous lui.
22:10 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
samedi, 24 février 2007
§ 3
Pour Artistote, on répète avant tout des tas de petits trucs décomposés qui, au fur et à mesure qu'on les recompose – en avançant dans notre discours –, vont donner naissance à ce qui semble être original, mais n'est en réalité qu'une répétition. C'est-à-dire qu'on imite nos parents, on imite nos amis, on imite tout ce qui nous entoure, on est uniquement constitué d'influences, et tout ce que l'on crée n'est qu'une sorte de mélange de tout ça. Et même la façon dont on mélange ça est régie par des influences – il y a vraiment un jeu entre des particules d'imitation qui fait que, non découpé, tout ce que l'on fait semble être original, créatif, ou plutôt recréatif, mais si on découpe bien nos créations, on se rend compte qu'elles ne sont guère plus qu'un ramas de répétitions articulées – et les créations sont sécables.
Postulat d'Artistote : la création n'est que concrétion de répétitions, la création n'est – qu'imitation. Borges a écrit : « Mais quel immortel n'a pas rédigé au moins une fois l'Odyssée ? »
Il est indéniable que le problème de la propriété intellectuelle réside sur cette simple question d'ordre philosophique : ai-je la liberté d'agir ou cette liberté n'est-elle que fallacieuse ? Si j'ai la liberté d'agir, tout ce que je fais peut se réclamer d'une certaine particularité, donc je peux y apposer ma propriété, mon seing, mon paraphe bien à moi. Si cette liberté n'est qu'une apparence, qu'un voile de Maya éhonté, que je ne fais que répéter ce que j'ai intuitionné, alors je n'ai aucun droit à m'approprier ce qui appartient à tous. La vision de Nietzsche sur ce problème est très particulière et pourrait presque constituer une solution idoine. C'est cette vision sur laquelle nous nous sommes fondés, en la conjuguant à la mode kierkegaardienne[1], pour répondre à la problématique. Le fait de répéter n'est-il pas déjà une forme d'art rébarbative ? Ce n'est qu'en nous copiant les uns les autres que nous avons fini par devenir différents, disait Condillac. L'être humain est Unique[2] – chacune de ses palpitations est emprunte de ce dépassement au sens nietzschéen du terme, c'est-à-dire ce dépassement dans lequel nous nous conservons. Il y a des psittacismes, mais l'être humain n'est pas un psittacidé, car chacune de ses « répétitions » vient apporter à la création une emprunte nouvelle – pour en revenir à Borges, voir à ce sujet la nouvelle intitulée « Pierre Ménard, auteur du Quichotte ». Reprise, et non pas répétition. Le moindre battement de vie est un battement d'art. Le moindre mouvement est créatif. Telle est la thèse nouvelle de Nietzsche : la vision dionysiaque du monde n'a aucune exclusivité et vient envelopper tout.
Revenons-en à la problématique : « Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel ? » La propriété est due à une sacralisation – et non affirmation – de notre ombilic ; nous mâtinons la création à un rapport d'exclusion et d'inclusion afin de la rendre coercitive : elle ressemble plus à une pierre d'achoppement qu'à une œuvre, compte tenu du fait que nous ne pouvons en déduire une quelconque œuvre conséquente, ni même créer une œuvre originale voisine, sans passer devant le prétoire. Nous mêlons à la perspective nietzschéenne de l'idée une nouvelle perspective : celle de la recréation. Toute création n'est qu'une recréation. Cela n'a rien d'un dogmatisme. Tout est art, mais tout art est recréatif. En littérature, limités à un éventail de mots à mêler selon des lois strictes de phraséologie et de cohérence, et nous avons vite reproduits à l'identique sans s'en rendre compte des paragraphes entiers déjà rédigés avant nous par quelqu'un d'autre[3]. En musique, un système dodécaphonique sur le diapason quatre cent quarante, avec de surcroît les règles d'harmonie inhérentes à l'œuvre musicale, et on a vite recréé à l'identique, sans s'en rendre compte, un thème qui existait déjà avant. Les mailles de couleur, les innombrables points nodaux qui constituent un canevas, de la même façon, par le hasard, peuvent revenir et retranscrire la même héliogravure. Apposer une propriété sur l'œuvre rend illicite le fait de la dématérialiser pour la modifier puis la rematérialiser[4] : cette œuvre peut-elle encore être considérée comme une œuvre d'art ? Apposer une propriété sur tel modèle de piston de voiture interdit d'en faire un usage créatif, de l'améliorer, etc. Bref : la propriété vient dénuder l'œuvre ou l'idée de son caractère immatériel. D'où notre réponse : en apparence, il est possible d'apposer une propriété sur quelque chose d'immatériel, le comment résidant dans ce fait de l'enfermer dans un carcan limité d'usages entraînant tôt ou tard une dégénérescence totale des tissus artistiques (staracadémisation) ; en réalité, apposer une propriété sur la chose immatérielle l'aliène dans un matérialisme borné. Donc en définitive, non, il est impossible d'apposer une propriété sur quelque chose d'immatériel.
Merci de votre attention.
[1] Soren Kierkegaard, La Reprise, 1843.
[2] Stirner, L'Unique et sa propriété, 1844.
[3] Alfred de Musset : « Il faut être ignorant comme un maître d'école / Pour se flatter de dire une seule parole / Que personne ici bas n'ait pu dire avant nous. »
[4] Il s'agit d'un acte parfaitement anodin, vous êtes déjà en train de le pratiquer en lisant ce texte. Berkeley disait bien qu'un livre dans sa perspective immédiate n'est que lettres, mais dans sa perspective médiate est concepts.
17:35 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
§ 2
Tandis que les acteurs du libre s'attardent sur des bisbilles, s'accusent de monter des conventicules[1] et, en atermoiements majeurs, éludent la grave question de l'avenir ; nous avons dégagé grâce à la seconde partie que le copyright, plutôt que de permettre le progrès en donnant aux auteurs les moyens économiques de concrétiser leurs travaux, l'endiguait car empêchait, même après la mort de l'auteur, de se fonder sur ses travaux afin d'aller plus loin. Nous avons préféré procéder par anecdotes plutôt que par dissertation obscure sur des concepts et des symbolismes amphigouriques. Pour la troisième partie, il fallait dégager que le fait ne pas apposer de propriété stricte sur la création n'empêchait aucunement ses auteurs de vivre – bien au contraire – et permettait d'élever à des degrés nouveaux ce qui aurait dû rester dans la bauge d'un seul homme. On a ainsi procédé de façon historique car effectuer des anecdotes aurait été trop long – les axes beaucoup plus ténus et bien moins pertinents que ceux de la seconde partie.
« Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel – les idées ? »
La première partie a montré que ce « comment » provient avant tout d'une volonté non pas de puissance, n'en déplaise à Nietzsche, mais de pouvoir, un mode de fallacieuse élévation totalement nihiliste afin de mieux morguer son semblable.
La seconde partie a souligné à quel point ce système de propriété sur l'intelligence, sur ce quelque chose de bizarre[2], la frelate et entraîne d'interminables péroraisons sur des sujets totalement surréalistes. Nous avons ainsi apporté les éléments de la propriété en tant qu'écluse. Le comment est ainsi non seulement volonté de pouvoir, il est également chiendent, brome, barrière, écluse.
La troisième partie a dégagé ce qu'une propriété moins stricte – qui n'a de « propriété intellectuelle » guère plus qu'un nom car ne représente plus qu'un droit moral sans droit patrimonial – permet aux œuvres d'atteindre des hauteurs incorrompues, presque de nouveaux champs séléniens. Le comment est défectible, la propriété sur l'intelligence n'est pas irréfragable.
Il ne peut pas y avoir de propriété sur quelque chose d'immatériel, comme cela a été souligné dans les dernières lignes de la troisième partie, car à partir du moment où on pose une propriété sur l'art, on n'a légalement plus le droit de le dématérialiser pour le rematérialiser ; et le numérique, qui permettait de faire cela sans matérialisation plus concrète que des signaux électromagnétiques interprétés par une interface et une palette de périphériques dont le mode d'interaction est une matrice linguistique, se retrouve à son tour enfermé : on n'a plus qu'une forme madérisée, hautement édulcorée et liquoreuse de l'art : alors que par définition l'art est multiple, la propriété vient le rendre unique, et imposer au spectateur qui, de plus en plus grâce au numérique, devenait auteur, une perspective unique sur l'œuvre d'art, sans détachement ni autres points de vue sur l'objet dans lequel s'échapper.
Il peut y avoir une propriété seulement sur la matérialisation de ce quelque chose d'immatériel, il peut y avoir une ligne Maginot qu'à cette frontière entre l'éparchie dionysiaque et la circonscription parfaitement ordonnée et stérile du monde apollinien.
Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel ?
À cause de l'égoïsme humain, et en posant des fils barbelés, semble être, après la seconde partie, la réponse.
Cela est impossible sera notre réponse.
[1] Cf. La cabale de Wikipédia.
[2] Lao Tzeu, Tao te King : « L'intelligence fabricatrice est quelque chose de bizarre », cité dans la Liste Art Libre en 2005.
17:10 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
§ 1
Travaux personnels encadrés, session 2007 : « Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel ? »
Nous sommes en 2007. Partout, l'art, ou son poncif, est présent. On entend de la musique dans les métros, dans les rues, dans les lycées, chez soi, même en dormant on les entend toujours résonner, les madrigaux de la vie, et il semble que le quotidien lui-même ne soit plus qu'une vertigineuse carmagnole. On arrive au travail, on prend une tasse de café, nos esgourdes remuent alors légèrement du pavillon : « tu as vu le film hier soir ? » et on assiste, dans cette récréation café, à une recréation orale d'une œuvre cinématographique. Puis on doit labourer les guérets des éternels grains de la page blanche, entre les sillons du papier émeri, on ne voit plus qu'un linceul un peu grenu, l'imagination s'active, et de la stérile feuille nous avons, l'espace d'un instant, accompli une œuvre. On rédige alors le bilan semestriel des bénéfices de l'entreprise, et les chiffres semblent danser une gambille endiablée, nos synapses s'agitent et établissent une Orchésographie incroyable ! On rejoint la vision dionysiaque du monde, tout est art.
Donc tout est protégé par un copyright. Le collègue qui a recréé le film est un dangereux pirate, et nos frasques, légères foucades et courtes envolées capiteuses sont légales car restées dans le « cadre du cercle familial », à savoir notre cerveau.
La propriété intellectuelle concerne quelque chose de purement immatériel, qui se matérialise le temps de sa manifestation, puis est immatériellement modifié et restructuré ; enfin cette œuvre conséquente est ensuite matériellement modelée. Toute œuvre n'est qu'un simple moulage des influences subies : même l'innovation provient originellement d'une simple intuition empirique. Le côté purement conséquent de l'œuvre est résolument apodictique. L'art n'est pas un genêt, y apposer un droit, c'est un peu mettre des barreaux aux fenêtres de la vie. Quand je dors, je ronfle, et c'est déjà un beau jeu de recréation dans cet acte anodin. Quand je vais dans une vespasienne, une recréation. Quand je marche, une recréation. Quand je parle, une recréation. Quand j'articule mes membres, une recréation. Glottalité, labialité, dentalité, s'agitant en tant qu'intégrants au niveau mérismatique du langage jusqu'à la condition d'incorporant, le niveau syntagmatique, dans la valse irrépressible, le récréation de la vie !
Et voilà que nos fenêtres cessent d'être irisées pour se couvrir de peinturlures et bigarrures bizarres de droit – œuvres abstruses que voilà ! – nos ouvertures deviennent meurtrières grossièrement jaspées, et nous voici plongés dans un ergastule sombre, étouffant sous les fongosités et les souillures turgides grinçantes de ce Terra Specola presque inconcevable – et pourtant concret.
Ce TPE a pour objectif de comprendre comment une propriété a pu être apposée sur l'idée comme sur un micro Fisher Price. Il est lui-même intégralement distribué sous copyleft[1].
Pour comprendre la propriété, nous allons commencer par une étude historique – puis par un exposé du côté purement rédhibitoire du copyright – enfin, nous conclurons sur son « remède », le copyleft, et sur les perspectives sombres qui se présentent à l'horizon si le processus d'intensification et de durcissement du copyright continue. Ayant ainsi répondu de façon pertinente aux trois cordes de la propriété intellectuelle, nous pourrons comprendre ce « comment » la propriété intellectuelle est-elle possible et en tirer une réponse convenable.
[1] Sous Licence Art Libre. Par exemple, l'estampe en frontispice est un livre cuttérisé de Jean-François Savang, œuvre également placée sous Licence Art Libre.
17:00 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note