samedi, 24 février 2007
§ 3
Pour Artistote, on répète avant tout des tas de petits trucs décomposés qui, au fur et à mesure qu'on les recompose – en avançant dans notre discours –, vont donner naissance à ce qui semble être original, mais n'est en réalité qu'une répétition. C'est-à-dire qu'on imite nos parents, on imite nos amis, on imite tout ce qui nous entoure, on est uniquement constitué d'influences, et tout ce que l'on crée n'est qu'une sorte de mélange de tout ça. Et même la façon dont on mélange ça est régie par des influences – il y a vraiment un jeu entre des particules d'imitation qui fait que, non découpé, tout ce que l'on fait semble être original, créatif, ou plutôt recréatif, mais si on découpe bien nos créations, on se rend compte qu'elles ne sont guère plus qu'un ramas de répétitions articulées – et les créations sont sécables.
Postulat d'Artistote : la création n'est que concrétion de répétitions, la création n'est – qu'imitation. Borges a écrit : « Mais quel immortel n'a pas rédigé au moins une fois l'Odyssée ? »
Il est indéniable que le problème de la propriété intellectuelle réside sur cette simple question d'ordre philosophique : ai-je la liberté d'agir ou cette liberté n'est-elle que fallacieuse ? Si j'ai la liberté d'agir, tout ce que je fais peut se réclamer d'une certaine particularité, donc je peux y apposer ma propriété, mon seing, mon paraphe bien à moi. Si cette liberté n'est qu'une apparence, qu'un voile de Maya éhonté, que je ne fais que répéter ce que j'ai intuitionné, alors je n'ai aucun droit à m'approprier ce qui appartient à tous. La vision de Nietzsche sur ce problème est très particulière et pourrait presque constituer une solution idoine. C'est cette vision sur laquelle nous nous sommes fondés, en la conjuguant à la mode kierkegaardienne[1], pour répondre à la problématique. Le fait de répéter n'est-il pas déjà une forme d'art rébarbative ? Ce n'est qu'en nous copiant les uns les autres que nous avons fini par devenir différents, disait Condillac. L'être humain est Unique[2] – chacune de ses palpitations est emprunte de ce dépassement au sens nietzschéen du terme, c'est-à-dire ce dépassement dans lequel nous nous conservons. Il y a des psittacismes, mais l'être humain n'est pas un psittacidé, car chacune de ses « répétitions » vient apporter à la création une emprunte nouvelle – pour en revenir à Borges, voir à ce sujet la nouvelle intitulée « Pierre Ménard, auteur du Quichotte ». Reprise, et non pas répétition. Le moindre battement de vie est un battement d'art. Le moindre mouvement est créatif. Telle est la thèse nouvelle de Nietzsche : la vision dionysiaque du monde n'a aucune exclusivité et vient envelopper tout.
Revenons-en à la problématique : « Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel ? » La propriété est due à une sacralisation – et non affirmation – de notre ombilic ; nous mâtinons la création à un rapport d'exclusion et d'inclusion afin de la rendre coercitive : elle ressemble plus à une pierre d'achoppement qu'à une œuvre, compte tenu du fait que nous ne pouvons en déduire une quelconque œuvre conséquente, ni même créer une œuvre originale voisine, sans passer devant le prétoire. Nous mêlons à la perspective nietzschéenne de l'idée une nouvelle perspective : celle de la recréation. Toute création n'est qu'une recréation. Cela n'a rien d'un dogmatisme. Tout est art, mais tout art est recréatif. En littérature, limités à un éventail de mots à mêler selon des lois strictes de phraséologie et de cohérence, et nous avons vite reproduits à l'identique sans s'en rendre compte des paragraphes entiers déjà rédigés avant nous par quelqu'un d'autre[3]. En musique, un système dodécaphonique sur le diapason quatre cent quarante, avec de surcroît les règles d'harmonie inhérentes à l'œuvre musicale, et on a vite recréé à l'identique, sans s'en rendre compte, un thème qui existait déjà avant. Les mailles de couleur, les innombrables points nodaux qui constituent un canevas, de la même façon, par le hasard, peuvent revenir et retranscrire la même héliogravure. Apposer une propriété sur l'œuvre rend illicite le fait de la dématérialiser pour la modifier puis la rematérialiser[4] : cette œuvre peut-elle encore être considérée comme une œuvre d'art ? Apposer une propriété sur tel modèle de piston de voiture interdit d'en faire un usage créatif, de l'améliorer, etc. Bref : la propriété vient dénuder l'œuvre ou l'idée de son caractère immatériel. D'où notre réponse : en apparence, il est possible d'apposer une propriété sur quelque chose d'immatériel, le comment résidant dans ce fait de l'enfermer dans un carcan limité d'usages entraînant tôt ou tard une dégénérescence totale des tissus artistiques (staracadémisation) ; en réalité, apposer une propriété sur la chose immatérielle l'aliène dans un matérialisme borné. Donc en définitive, non, il est impossible d'apposer une propriété sur quelque chose d'immatériel.
Merci de votre attention.
[1] Soren Kierkegaard, La Reprise, 1843.
[2] Stirner, L'Unique et sa propriété, 1844.
[3] Alfred de Musset : « Il faut être ignorant comme un maître d'école / Pour se flatter de dire une seule parole / Que personne ici bas n'ait pu dire avant nous. »
[4] Il s'agit d'un acte parfaitement anodin, vous êtes déjà en train de le pratiquer en lisant ce texte. Berkeley disait bien qu'un livre dans sa perspective immédiate n'est que lettres, mais dans sa perspective médiate est concepts.
17:35 Publié dans Aphorismes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
§ 2
Tandis que les acteurs du libre s'attardent sur des bisbilles, s'accusent de monter des conventicules[1] et, en atermoiements majeurs, éludent la grave question de l'avenir ; nous avons dégagé grâce à la seconde partie que le copyright, plutôt que de permettre le progrès en donnant aux auteurs les moyens économiques de concrétiser leurs travaux, l'endiguait car empêchait, même après la mort de l'auteur, de se fonder sur ses travaux afin d'aller plus loin. Nous avons préféré procéder par anecdotes plutôt que par dissertation obscure sur des concepts et des symbolismes amphigouriques. Pour la troisième partie, il fallait dégager que le fait ne pas apposer de propriété stricte sur la création n'empêchait aucunement ses auteurs de vivre – bien au contraire – et permettait d'élever à des degrés nouveaux ce qui aurait dû rester dans la bauge d'un seul homme. On a ainsi procédé de façon historique car effectuer des anecdotes aurait été trop long – les axes beaucoup plus ténus et bien moins pertinents que ceux de la seconde partie.
« Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel – les idées ? »
La première partie a montré que ce « comment » provient avant tout d'une volonté non pas de puissance, n'en déplaise à Nietzsche, mais de pouvoir, un mode de fallacieuse élévation totalement nihiliste afin de mieux morguer son semblable.
La seconde partie a souligné à quel point ce système de propriété sur l'intelligence, sur ce quelque chose de bizarre[2], la frelate et entraîne d'interminables péroraisons sur des sujets totalement surréalistes. Nous avons ainsi apporté les éléments de la propriété en tant qu'écluse. Le comment est ainsi non seulement volonté de pouvoir, il est également chiendent, brome, barrière, écluse.
La troisième partie a dégagé ce qu'une propriété moins stricte – qui n'a de « propriété intellectuelle » guère plus qu'un nom car ne représente plus qu'un droit moral sans droit patrimonial – permet aux œuvres d'atteindre des hauteurs incorrompues, presque de nouveaux champs séléniens. Le comment est défectible, la propriété sur l'intelligence n'est pas irréfragable.
Il ne peut pas y avoir de propriété sur quelque chose d'immatériel, comme cela a été souligné dans les dernières lignes de la troisième partie, car à partir du moment où on pose une propriété sur l'art, on n'a légalement plus le droit de le dématérialiser pour le rematérialiser ; et le numérique, qui permettait de faire cela sans matérialisation plus concrète que des signaux électromagnétiques interprétés par une interface et une palette de périphériques dont le mode d'interaction est une matrice linguistique, se retrouve à son tour enfermé : on n'a plus qu'une forme madérisée, hautement édulcorée et liquoreuse de l'art : alors que par définition l'art est multiple, la propriété vient le rendre unique, et imposer au spectateur qui, de plus en plus grâce au numérique, devenait auteur, une perspective unique sur l'œuvre d'art, sans détachement ni autres points de vue sur l'objet dans lequel s'échapper.
Il peut y avoir une propriété seulement sur la matérialisation de ce quelque chose d'immatériel, il peut y avoir une ligne Maginot qu'à cette frontière entre l'éparchie dionysiaque et la circonscription parfaitement ordonnée et stérile du monde apollinien.
Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel ?
À cause de l'égoïsme humain, et en posant des fils barbelés, semble être, après la seconde partie, la réponse.
Cela est impossible sera notre réponse.
[1] Cf. La cabale de Wikipédia.
[2] Lao Tzeu, Tao te King : « L'intelligence fabricatrice est quelque chose de bizarre », cité dans la Liste Art Libre en 2005.
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§ 1
Travaux personnels encadrés, session 2007 : « Comment peut-il y avoir une propriété sur quelque chose d'immatériel ? »
Nous sommes en 2007. Partout, l'art, ou son poncif, est présent. On entend de la musique dans les métros, dans les rues, dans les lycées, chez soi, même en dormant on les entend toujours résonner, les madrigaux de la vie, et il semble que le quotidien lui-même ne soit plus qu'une vertigineuse carmagnole. On arrive au travail, on prend une tasse de café, nos esgourdes remuent alors légèrement du pavillon : « tu as vu le film hier soir ? » et on assiste, dans cette récréation café, à une recréation orale d'une œuvre cinématographique. Puis on doit labourer les guérets des éternels grains de la page blanche, entre les sillons du papier émeri, on ne voit plus qu'un linceul un peu grenu, l'imagination s'active, et de la stérile feuille nous avons, l'espace d'un instant, accompli une œuvre. On rédige alors le bilan semestriel des bénéfices de l'entreprise, et les chiffres semblent danser une gambille endiablée, nos synapses s'agitent et établissent une Orchésographie incroyable ! On rejoint la vision dionysiaque du monde, tout est art.
Donc tout est protégé par un copyright. Le collègue qui a recréé le film est un dangereux pirate, et nos frasques, légères foucades et courtes envolées capiteuses sont légales car restées dans le « cadre du cercle familial », à savoir notre cerveau.
La propriété intellectuelle concerne quelque chose de purement immatériel, qui se matérialise le temps de sa manifestation, puis est immatériellement modifié et restructuré ; enfin cette œuvre conséquente est ensuite matériellement modelée. Toute œuvre n'est qu'un simple moulage des influences subies : même l'innovation provient originellement d'une simple intuition empirique. Le côté purement conséquent de l'œuvre est résolument apodictique. L'art n'est pas un genêt, y apposer un droit, c'est un peu mettre des barreaux aux fenêtres de la vie. Quand je dors, je ronfle, et c'est déjà un beau jeu de recréation dans cet acte anodin. Quand je vais dans une vespasienne, une recréation. Quand je marche, une recréation. Quand je parle, une recréation. Quand j'articule mes membres, une recréation. Glottalité, labialité, dentalité, s'agitant en tant qu'intégrants au niveau mérismatique du langage jusqu'à la condition d'incorporant, le niveau syntagmatique, dans la valse irrépressible, le récréation de la vie !
Et voilà que nos fenêtres cessent d'être irisées pour se couvrir de peinturlures et bigarrures bizarres de droit – œuvres abstruses que voilà ! – nos ouvertures deviennent meurtrières grossièrement jaspées, et nous voici plongés dans un ergastule sombre, étouffant sous les fongosités et les souillures turgides grinçantes de ce Terra Specola presque inconcevable – et pourtant concret.
Ce TPE a pour objectif de comprendre comment une propriété a pu être apposée sur l'idée comme sur un micro Fisher Price. Il est lui-même intégralement distribué sous copyleft[1].
Pour comprendre la propriété, nous allons commencer par une étude historique – puis par un exposé du côté purement rédhibitoire du copyright – enfin, nous conclurons sur son « remède », le copyleft, et sur les perspectives sombres qui se présentent à l'horizon si le processus d'intensification et de durcissement du copyright continue. Ayant ainsi répondu de façon pertinente aux trois cordes de la propriété intellectuelle, nous pourrons comprendre ce « comment » la propriété intellectuelle est-elle possible et en tirer une réponse convenable.
[1] Sous Licence Art Libre. Par exemple, l'estampe en frontispice est un livre cuttérisé de Jean-François Savang, œuvre également placée sous Licence Art Libre.
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dimanche, 18 février 2007
Certification Symphonie n°4 - La vésanie d'Ophelia
16:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Certification Ipséité
16:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Certification Symphonie du Chocapik
16:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 16 février 2007
Certification Griffes de Khazdur Original Soundtrack
15:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
