lundi, 30 juillet 2007
Marcel de la Jartèle - Intégrale
Marcel de la Jartèle est le pseudonyme que j'utilisais avant de signer mes compositions de mon véritable nom. Je vous propose, étant donné que j'ai perdu toute motivation quant à la création musicale et que je risque fort d'arrêter la compositon pour une durée indéterminée, l'intégralité de mes oeuvres trouvables. Toutes les créations de 2004 et antérieures ont été archivées dans un disque dur aujourd'hui perdu, je ne peux donc que vous proposer ce qui a été fait à partir de 2005, et qui comprend l'intégralité des albums publiés sur Jamendo, des inédits publiés sur ce blog, ainsi que quelques albums antérieurs à Griffes de Khazdur OST dont certains parfaitement inédits (Witches Adventures OST, Delta OST II) et d'autres remasterisés (Delta OST, Delta OST II).
01 - Witches Adventures OST - Premier trimestre 2005
Seuls 23 titres sur 40 de cette bande son ont pu être récupérés, les autres étant trop endommagés (le CD était atrocement rayé) pour être regénérés. Un jeu fort édulcoré, melliflu à l'extrême, baignant dans des couleurs fort contrastées, la naïveté et l'infantilisation. La bande son se veut donc synthétique à souhait (je préférais souvent les instruments électroniques à ceux de l'orchestre), extrêmement simple, et joyeuse. Le tout joué par une banque de sons MIDI fort laide et criarde. Cette bande son est également inédite, puisque le seul moyen de l'écouter était de jouer à Witches Adventures - je supputais ces travaux comme étant trop inintéréssants pour être sujets à une publication. Note importante : c'est ici que l'on pourra entendre la toute première version de ce qui deviendra plus tard My Mind is Marcel. Des thèmes de Witches Adventures seront régulièrement recomposés, y compris dans La vision hétaïrique du monde.
02 - Delta OST - Second trimestre 2005
Bande son d'un jeu beaucoup plus sombre que le précédent, redonnant le primat à l'orchestre. En outre, ayant retrouvé les sources, j'ai pu rééchantillonner l'intégralité de la chose avec la synthèse orchestrale de Griffes de Khazdur (qui n'a d'ailleurs depuis presque pas changé). De nombreux clins d'oeil à Wetz et Glière, une certaine simplicité aussi, mais cette fois-ci pas volontaire, simplement due au logiciel que j'utilisais alors (qui plantait quand trop de parties différentes étaient jouées, ce qui me forçait à multiplier les doublures).
03 - My Mind is Marcel - Second trimestre 2005
Composé en deux semaines à la fin du mois de juin 2005, un projet de musique électronique baroque, qui marque également mon premier contact avec un logiciel différent d'un séquenceur MIDI. Les trois derniers titres sont inédits : je les avais retirés au moment de la publication, les jugeant trop plats.
04 - Delta OST II - Été 2005
Le début de Delta OST II a été composé en même temps que la fin de My Mind is Marcel, la fin de Delta OST II a été composée en même temps que le début de Griffes de Khazdur - une bande son nichée dans une marge étroite donc. Lors des premiers enregistrements de Griffes de Khazdur, j'avais décidé de ne pas publier Delta OST II, trop honteux du son grossier du MIDI pur. Cette bande son est ainsi à la fois inédite et remastérisée. On y découvre des reprises de Mendelssohn, de Ravel, et du Lac des cygnes, sans oublier les clins d'oeils évidents à Nobuo Uematsu et Danny Elfman. Y sont présentes les premières versions de Perdition (Delta 41) et Artificial Orchestral Tale (Delta 50). Plus de la moitié des titres sont, à vrai dire, des premières versions de compositions qui s'étaleront de Griffes de Khazdur au Chant d'ivresse.
05 - Griffes de Khazdur OST - Été 2005
Mes premières orchestrations complexes, sans les limites des plantages réguliers de mon ancien séquenceur. L'apparition d'une véritable synthèse orchestrale. Bref, une oeuvre charnière.
06 - Symphonie du Chocapik - Octobre 2005
Mon troisième essai de symphonie (après BLAG Linux Sympony et War of Leech Symphony en 2004), et ça doit être une malédiction, mais je n'ai jamais réussi à, d'une part, respecter les règles de la symphonie, d'autre part, aller jusqu'au bout de l'élaboration de celle-ci.
07 - Ipséité - Janvier 2006
L'album suivant la symphonie du chocapik avait en réalité été avorté en plein milieu de son processus de composition, en janvier 2006, lors de ma décision d'arrêter la composition pendant un an. Au cours de l'année, cinq vélléités de reprise engendront cinq nouveaux titres qui, adjoints à l'album inachevé du mois de janvier, ont donné Ipséité.
08 - Symphonie n°4 - La vésanie d'Ophelia - Janvier 2007
Une reprise tonitruante, pour un quatrième essai inachevé de symphonie. Composée en dix jours, cette reprise constitue probablement ma saillie la plus profonde.
09 - Le chant d'ivresse - Premier trimestre 2007
Six semaines, avec l'aide de Maya de Luna et d'Anaëlle, pour composer ce mini-ballet en l'honneur de l'Éternel Retour - et qui marque bien entendu la fin de l'ère orchestrale, ma décision irrévocable d'arrêter l'orchestration.
10 - La vision hétaïrique du monde - Mai 2007
Une demi-heure d'improvisation pianistique aura suffi pour achever la structure de la quatrième symphonie, me permettant de repartir sur de nouvelles bases sans regrets.
11 - Une demeure d'Astérion - Juin 2007
Premier essai transitoire pour passer du neo-baroque à la musique acousmatique. Deux petites journées, six minutes de production, auront suffi pour me décider à abandonner le massacre. Le second essai aura été plus malheureux encore, escarrant et balafrant toute inspiration.
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lundi, 16 juillet 2007
À écouter
Les traques sonores produites en partie par L.L. de Mars, ce ne sont pas des horspiels de Luc Ferrari certes, mais ça s'en approche, mangez en donc, goûtez-moi cette panacée rare ; exquise n'est-ce pas ?
Les traques sonores de L.L. de Mars
Je vous invite également à venir écouter Bernard Parmegiani et Francis Dhomont mardi prochain à Montpelliers, et Pierre Henry à Paris, sur le parvis de la Défense, le 4 août.
On m'a fait récemment la remarque que la musique concrète n'était pas "humaine". J'invite courtoisement ceux à penser le dodécaphonisme comme un vecteur idéal des pulsions humaines à venir écouter immédiatement Thema (1958) et Visage (1962) de Luciano Berio. Même les mathématiques, une fois passées à la bande magnétique, savent se perdre en bradycardies et excrètent des trépidations bien biologiques, m'en soient témoins les oeuvres électroacoustiques de Iannis Xenakis (sans exception, de Diamorphoses à La légende d'Eer en passant par Persepolis). Et après on essaie encore de me faire des prédications autour du sérialisme, de m'enrôler, que dis-je, de m'enrégimenter dans cette Église d'autistes, dans cette entropie d'hallucinés récitant leurs mantras au Saint Diapason 440, ce capharnaüm abhorrant le conformisme tonal pour mieux se conformer dans son incomparable doxa, ah, ils anhèlent les coquins, les fripons enchifrenés, les faquins catarrheux, ah mais jamais, - ô grand jamais, - ils ne m'empêcheront d'exhaler de joie, jamais ils ne m'attraperont avec le cruor noir qu'ils expectorent avec abjection - et dégoût de vivre ! Regardez
-les danser, ces pantins, ils hennissent avec stupre qu'il faut leur être agréable, qu'il ne faut pas les amener à l'effort, qu'il faut les laisser avec leurs lénitifs et leur virtus dormitiva, leur vie se résume à des antispasmodiques, ils nient la vie en niant ce en quoi elle consiste, c'est-à-dire à transmuter l'obstacle en moyen. Ils préfèrent se dire que le pied du heurt est le plus bel endroit de la Terre, que la coercition ne pourra jamais être stimulante - hallucinés inconscients qu'ils sont !
Vivent les ellipses insensées dignes de nos précieux rishis ! Le primat doit revenir à la beauté de l'oeuvre, à sa capacité à pénétrer la chair en trépidations majeures, et non à ce en quoi elle plait - critère vulgaire que voilà ! Ah l'oeuvre véritable, elle ne tend jamais la main, ne s'abaisse jamais, et demande à ce qu'on lève le flamberge pour elle, car elle est femme et n'aime jamais que les guerriers ! Elle ne doit pas être révérée pour sa coalescence avec le Solfège (y compris celui des objets sonores), on n'accède pas au musical par la métrique, la structure (comme le clamait Pierre Schaeffer) ou le sens (comme je le soutenais moi-même). Ah l'onde... elle doit morguer, que dis-je, bornoyer les autres, glavioter férocement sur les chaussures des manants ! Depuis quand doit-elle s'enrober de papelardises, dévoiler l'intégralité de ses appas comme la dernière des courtisanes pour qu'on puisse l'adapter hors de sa dimension temporelle, s'épicer pour relever un peu son goût mais pas trop quand même, ô que non, non non, trois fois non ! Ô Saint Non, tu me veux, tu me scrutes, tu veux me fouiller, compulser mes ouïes, je le sens, ô Démon de Non, tu me veux comme un héros de Lermontov, fi, je ne te voudrai jamais ! L'oeuvre est oeuvre dès lors qu'elle laisse à peine deviner ses délices sui generis, avance mystérieusement en laissant des traces de pas safranées, ses chevilles mignonnes se dévoilent et se masquent aussitôt, elle danse avec son auditeur, l'endurcit tout en le halant à elle, donne l'impression d'être à sa hauteur et sitôt retourne à son empyrée, elle devient consubstantielle à son partenaire et aussitôt s'en détache dans une scissiparité suprême, c'est une eucharistie divine, c'est une affirmation, c'est une pulsion infiniment positive - et subtile ! La création qui se simplifie, qui se dégrade - et se ternit - pour être accessible, ne sera jamais oeuvre ! Comme l'homme qui alourdit ses sens à l'aide de narcotiques pour ressentir ne pourra jamais s'élever - il sera devenu trop aboulique et atone pour ça. Mon âme abjure les émollients ! Mon âme n'aspire qu'à la hauteur ! Je m'époumone de joie, d'extension de moi, d'endeavour positif, et l'idiot moderne brame comme un cerf en rut.
Je rejette et méprise la valetaille, la gueusaille, et les plébéiens. Je suis l'esthète - et mon goût est dur.
20:15 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
samedi, 14 juillet 2007
Annulation du moungongo sans iboga
J'estimais qu'apprendre l'art des objets sonores prendrait quelques semaines à être maîtrisé en autodidacte, tout comme l'art de l'orchestration m'avait pris quelques semaines pour être dompté lorsque j'avais quatorze ans. Hélas, la musique acousmatique est d'une telle rigueur dans son rapport sémiotique/sémantique qu'elle se révèle infiniment plus ardue à créer qu'une orchestration, d'autant plus que la musique acousmatique n'est pas transposable hors de la dimension temporelle du son alors que la musique pour orchestre est transposable dans la dimension spatiale de l'interface qu'est la partition. De surcroît, la musique orchestrale autorise les fadaises musicales, alors que l'art acousmatique se rapprochant plus du travail du sculpteur, il ne peut décemment s'autoriser la moindre lacune.
Au bout d'un mois de marasme inquiétant, je me rends compte que vouloir faire un rite bwiti mâtiné de musique concrète était une gageure dressant des récifs contre lesquels je m'échouais avec violence. Il est temps d'arrêter de laisser mes plaies suppurer, il est temps d'effectuer une réelle étude acoustique et d'attendre d'être parvenu à une maturité suffisante (je ne vais pas attendre d'être blet et racorni non plus) avant de retenter de m'enquiller dans une éparchie électroacoustique.
Des notes, des notes, j'entends des notes, aux hampes larges, aux cuisses semblables à des trompes d'éléphants ! De l'air, de l'air, où es-tu, toi qui dissimulé derrière tes délicieux boisseaux savait m'envoûter, toi qui surgissait du néant, ô musique ! Sol mi do fa ré si do ré mi do ré si do... Où es-tu, vibration exquise, oscillation voluptueuse, faisant frétiller et trémuler l'ensemble de ma physiologie... Raphaël le séraphin qui guérit de la cécité est devenu aveugle.
Me voici de retour dans l'univers falot des fantômes, me voici de retour dans un monde qui me veut, et qui engourdit mes sens. Ankylosé par ce frimas, rongé par l'onglée, il me faut pourtant attendre d'être nivéal pour que l'efflorescence vienne, pour qu'enfin, le domaine électroacoustique me devienne accessible.
Veuillez me pardonner,
Raphaël.
Post Scriptum : Sous le pseudonyme d'Eichor Premier (en référence à l'enfance de Nietzsche) et envahi par la rage d'un Skanda, j'ai migré sous Dogmazic => http://www.dogmazic.net/Eichor_Premier Je compte composer quelques heures par semaine (deux heures cette semaine en l'occurence) afin de fournir un pavot pour l'âme tous les samedi.
12:50 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
lundi, 02 juillet 2007
Bwiti à domicile
30 mai 2008 : Les quatre vidéos ont été supprimées sur demande de Mallendi, merci de votre compréhension.
Copie de ce qui peut être lu à la fin de ma page Jamendo :
Fin du domaine orchestral.
Mai 2007 - La vision hétaïrique du monde. [Piano baroque semi-improvisé]
Transition vers un domaine électroacoustique.
Juin 2007 - Une demeure d'Astérion (disponible ici) [Électroacoustique baroque]
Fin du domaine baroque.
Juillet-août 2007 - Le moungogo sans iboga [Musique bwiti concrète]
Domaine acousmatique.
Septembre 2007 -
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dimanche, 01 juillet 2007
Préface de "La Clef des Sons" par Jean-Claude Risset
Voici un ouvrage ambitieux sur le son. Une rareté.
Le son est l'oublié de notre civilisation. Imprimerie, télévision, photocopie : le visuel oblitère le sonore. L'image est reine. L'image désigne, décrit, fascine. Instantanée, synoptique, on l'embrasse d'un seul coup d'œil. Avec le son, il faut être à l'écoute, tendre l'oreille. Le son est dans la durée : pour l'entendre, il faut le temps. Le temps, luxe de l'homme d'aujourd'hui, l'homme pressé.
Aussi le son se dilue-t-il souvent en ambiance. Sur nombre de radios, dans les supermarchés, les aéroports, un bain tiède, une soupe fonctionnelle : la musique devient Muzak. Ou alors le son n'est plus qu'un sous-produit, un déchet. Une pollution. Ephémère sans doute, mais envahissante. Le silence aussi est un luxe.
L'enregistrement et l'électricité changent notre rapport au son : heureusement, pas toujours pour l'appauvrir. Verba volent, scripta manent : cet adage est aujourd'hui lettre morte. Nous avons maintenant à notre portée, en conserve, les témoignages sonores les plus divers : bruits de la nature, des animaux, musiques d'autres temps, d'autres civilisations. Le son n'est plus nécessairement le reflet des vibrations d'objets sonores identifiables, visibles, palpables. Les machines électriques, électroniques, et l'ordinateur, habilité par Max Mathews à traiter les sons, nous ouvrent des possibilités sans précédent - John Chowning et moi-même en avons tiré parti dans nos recherches et nos musiques : ne pas se contenter de composer avec des sons préexistants, mais composer le son lui-même, le sculpter, l'étirer, le colorer, le façonner, le métamorphoser à l'envi ; créer des sons "paradoxaux", des illusions auditives, "erreur des sens, vérité de la perception", comme l'a dit le physiologiste Purkinje ; jouer sur la corde sensible des mécanismes auditifs pour créer des sons pouvant se rapprocher des sons familiers, mais aussi en diverger en échappant aux contraintes mécaniques, pour faire surgir des environnements sonores virtuels, pour évoquer par le son un univers imaginaire, immatériel. Nous pouvons - nous pourrions - vivre "l'expérience acoustique", comme dit le compositeur François Bayle, d'une façon tout à fait neuve.
Mais ce qui saute aux yeux a la préséance sur ce qui s'entend. On consacre plus d'efforts, de recherches, de crédits, au visuel qu'au sonore. Jusqu'à l'absurde, lorsqu'un architecte comme Frank Lloyd Wright choisit souverainement pour une salle de concerts une forme qui est un contresens acoustique. Les pochettes de disques noirs ont un prix de revient plus élevé que le disque lui-même. Au théâtre, au ballet, les éclairages sont élaborés et soigneusement dosés, mais le plus souvent la sonorisation est de qualité désastreuse - "la sono est pourrie" - ou trop forte, ou les deux. Le sonore est mal connu, mal compris, ce qu'on en sait est peu diffusé, en dépit de quelques efforts insolites. Pierre Schaeffer, homme de radio, a proposé une musique "concrète", puis un solfège de l'objet sonore. Claude Lévi-Strauss a insisté sur l'urgence de collecter les témoignages sonores de civilisations en voie de disparition. Murray Schaeffer, compositeur canadien, prêche depuis un quart de siècle pour l'écologie auditive et la défense du patrimoine sonore : quelques institutions s'en soucient, comme l'Unesco, l'université Simon-Fraser à Vancouver, le consortium Homme-Technologie-Environnement acoustique dirigé par Valéri Nosulenko en URSS. En France, l'association Espaces nouveaux aborde l'étude du design sonore aussi bien que celle de l'environnement sonore architectural et urbain. Emile Leipp a tenté de concilier la science acoustique académique et la réalité complexe des faits musicaux. Et Alfred Tomatis, dont je reparlerai, a fondé sa pratique thérapeutique sur l'écoute.
Bernard Auriol, qui est psychiatre, travaille dans la même voie. Son ouvrage est précieux : il témoigne de ses expériences et de sa réflexion, et il relie divers aspects du monde des sons à l'être humain et à ses profondeurs.
Car l'écoute est une expérience originaire. Avant de voir - avant de naître - on entend. Et le son joue un rôle vital. D'alerte. De marquage du territoire ou d'appel sexuel chez nombre d'animaux. Le son entoure, enveloppe, pénètre - l'oreille n'a pas de paupières. Le son relie - du latin re-ligare. Celui qui perd la vue est plus dépendant, mais moins isolé que celui qui perd l'ouïe. Le compositeur André Jolivet aimait à le rappeler, la musique puise ses sources ancestrales dans l'expression magique de la religiosité des groupements humains.
Le son peut être carmen, chant, charme, sortilège. Musique.
Et, bien sûr, le son est le véhicule de la parole, moyen de communication privilégié entre les hommes. La cité démocratique grecque ne devait pas dépasser une certaine taille, afin que tous les citoyens puissent entendre les orateurs débattre, sur l'agora, de la chose publique. Pour que ses disciples ne soient pas distraits, Pythagore parlait derrière un rideau : si j'écoute mal, je n'y entends rien. A la radio, Hitler fanatisait ses auditeurs : selon McLuhan, l'image télévisuelle l'aurait dégonflé comme une baudruche.
L'ouvrage de Bernard Auriol dit beaucoup sur les sons, sur l'écoute. Il n'est nullement une encyclopédie, mais il réunit nombre d'informations issues de diverses disciplines. Il risque des hypothèses, sans se réfugier derrière l'argument d'autorité. Le docteur Auriol est clinicien, thérapeute, son métier est d'apaiser la souffrance psychique. Mais sa pratique s'accompagne d'un souci permanent de recherche et d'évaluation. Il a déjà écrit une Introduction aux méthodes de relaxation qui aide le lecteur à s'orienter parmi les moyens d'accéder à un bénéfique "éveil paradoxal". Dans le présent ouvrage, il décrit des méthodes de cure faisant appel à la modification de l'écoute par des moyens électroniques : l'altération des perspectives, des dosages auditifs, la remise en question de l'univers sonore peuvent aider à défaire des habitudes, des blocages.
De ces cures soniques, le pionnier est Alfred Tomatis déjà cité - un personnage contesté, parfois décrié, qui ne connaît guère le doute (ce qui n'est pas le cas de Bernard Auriol), même si certaines de ses prémisses paraissent controuvées. Mais Tomatis a aussi nombre de zélateurs : et nul ne peut lui retirer le grand mérite de nous avoir rappelé avec éloquence l'oreille oubliée.
Ma propre recherche porte sur la musique et ses sons : je n'ai pas la prétention de juger du bien-fondé des théories et des pratiques psychiatriques et thérapeutiques envisagées dans le livre de Bernard Auriol. L'hypothèse de travail d'une "position d'écoute" susceptible d'induire un déficit auditif m'intrigue. Ses fondements me paraissaient problématiques : ils le sont beaucoup moins depuis que les physiologistes ont mis en évidence - tout récemment - les mécanismes actifs de la cochlée, qui peuvent, sur l'ordre du cerveau, faire agir des muscles augmentant la sélectivité de l'oreille dans telle ou telle région de fréquence. "Tendre l'oreille."
Mais il n'est nul besoin d'être spécialiste pour s'intéresser à "la clef des sons", à ses rapprochements, à ses points de vue originaux, stimulants. Ainsi, à propos de la proximité des organes de l'ouïe et de l'équilibration, sont évoqués deux arts inséparables : la musique, mouvement des sons, et la danse, mouvement des corps. "La philosophie est quelque chose ; mais la musique, monsieur, la musique... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut." Plus loin, Bernard Auriol suggère que le plaisir de la musique - ouïr, jouir - trouve ses sources dans la vie avant la naissance : reviviscence des premiers sons et mouvements vécus en aveugle. Bien sûr, la musique associe pulsion et organisation, spontané et discursif : les musiques ont leurs grammaires. Il faut rappeler que le musicologue viennois Heinrich Schenker, analysant la musique tonale, avait dégagé, cinquante ans avant Noam Chomsky, le concept de grammaire générative. A l'image de la musique, les récits mythiques suivant Lévi-Strauss, l'inconscient selon Lacan, sont structurés comme des langages - et aussi la danse, qui a son vocabulaire, sa grammaire, voire, selon certains, sa double articulation.
"Qui n'honore pas la musique n'est pas digne de voir le jour", a dit Ronsard. On peut spéculer sans fin sur les raisons de l'emprise de la musique, jubilation de l'écoute gratuite, "plaisir délicat d'une occupation inutile". Selon Leibniz, la musique est un calcul secret que l'âme fait à son insu. Suzan Langer remarque l'analogie entre les opérations perceptives que met en jeu la musique et les mouvements de l'âme. Pour le théoricien Leonard Meyer, l'expérience première de la musique est une dialectique d'attentes comblées ou déçues : la disposition de l'auditeur peut mettre en avant l'aspect cérébral, sensoriel, émotif ou connotatif, le calcul des proportions, les sons et les couleurs, les mouvements archaïques et archétypiques, ou les références à l'extra-musical. Pour beaucoup, dont le compositeur Luciano Berio, la musique nous parle de notre condition, de notre place dans le monde, de ce qui nous dépasse. Le jeu musical paraît se situer aux frontières de l'ordre et du chaos, à la fois surprise et maîtrise du devenir : il relie peut-être, comme le suggère Bernard Auriol, les rites sonores socialisés aux souvenirs inconscients de l'aube de notre vie. Le phénomène musical fonctionne souvent, en dépit des différences considérables entre les auditeurs, leur passé, leurs écoutes - sans doute s'appuie-t-il sur un fonds commun d'intersubjectivité.
Ce ne sont là que spéculations. Pas mieux qu'un autre, je ne sais ce qu'est la musique. Mais souvent je suis sûr qu'il y a musique. "La beauté est dans l'œil de celui qui regarde" : ce proverbe arabe, lui aussi, oublie l'oreille. Même la moins gratuite, la plus fonctionnelle des émissions sonores animales peut être musique. Un de mes souvenirs les plus vifs : dans la forêt australienne, mille motifs sonores virtuoses et grisants enchaînés par un oiseau-lyre ensorcelé, éperdu, insatiable de son chant. Indifférence de la femelle visée par cette parade sonore, et pourtant miracle inoubliable d'une création éphémère. "Mais est-ce de l'art ?" En tout cas, une expérience musicale intense. Selon le compositeur François-Bernard Mâche, "le xxe siècle musical cherche laborieusement à redéfinir un contact entre les universaux mythiques toujours vivants, le monde des sons nouveaux créés par l'homme, et les sons immémoriaux de la nature".
L'ouvrage de Bernard Auriol invoque les mythes, les archétypes ancestraux - Echo et Narcisse - aussi bien que les techniques nouvelles, sans lesquelles n'auraient pu être mises en œuvre les thérapies sonores qu'il décrit. Le fil conducteur : la clef des sons, l'écoute.
L'écoute. Forme de toucher à distance, à la sensibilité exquise. Bernard Auriol nous le rappelle, nous pouvons percevoir des vibrations ténues qui provoquent des déplacements de la membrane du tympan bien plus petits qu'un atome d'hydrogène. Soyons attentifs à préserver les structures délicates de l'oreille. Et l'audition, processus actif, comme il est précisé dès le début de l'ouvrage, accomplit des prodiges pour démêler le magma sonore et en extraire une information incroyablement précise et différenciée. Quelle machine pourrait distinguer entre deux sons arrivant à l'oreille avec le même niveau physique - par exemple cinquante décibels - et préciser que l'un vient d'une source éloignée et puissante et que l'autre a été émis doucement mais tout près ? C'est pourtant ce que nous faisons couramment. L'audition effectue sans cesse des enquêtes qui nous permettent de distinguer des sons multiples, simultanés ou successifs, d'assigner leur provenance à des sources sonores différentes, d'évaluer les positions, voire les dimensions de ces sources, d'inférer les modes de production sonore... Un tour de force si l'on songe que chaque oreille ne reçoit qu'une variation de pression, une information bien mince. Le psychologue Albert Bregman propose une analogie éclairante : observant deux bouchons au bord d'un lac, mus par les ondes se propageant à la surface, ne serait-ce pas un exploit d'en déduire les positions et les mouvements des poissons ou des autres êtres subaquatiques qui sont à la source de ces ondes ?
Qu'on me permette d'évoquer ici quelques paysages sonores vécus, qui témoignent pour moi des simples merveilles du sonore et de l'extrême finesse de l'écoute "acousmatique" des sources invisibles. A Trébeurden, en Bretagne, derrière une haie d'ajoncs, l'ubiquité des sons de la mer calme - mille bulles d'écume crevant sur le sable. Dans la jungle malaise, le regard ne porte pas plus loin que le bras, mais tout autour, en haut, en bas, tout près, au loin, on discerne craquements, frôlements, grattements, glissements. En forêt Noire, un jour d'automne, un monde sonore plus rassurant, incroyablement lisible dans sa subtilité : le bruissement des feuilles plus ou moins sèches, les chuchotements de la brise, les percussions des piverts, les sifflements des oiseaux chanteurs, et, très loin, un avion. Interpénétration sans obstruction, comme dans le bouddhisme zen. Près de Marseille enfin : dans la touffeur de l'été, au fond d'un défilé qui débouche sur la calanque de Sugiton, l'impalpable bourdonnement multiple des abeilles, les explosions microscopiques des graines à la chaleur. Et lorsqu'on gravit la pente, surgit soudain une sonorité profonde, ample, grave, mais infime, presque inaudible, comme une gigantesque trompe de brume venant de très loin : avant cette descente aux frontières du silence, la rumeur de la ville voisine, oubliée, refoulée, n'affleurait plus à la conscience.
L'écoute a ses profondeurs. Ce livre luxuriant s'y risque. Lecteur, écoute voir, fais en lisant l'expérience de cette plongée.
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