mercredi, 21 novembre 2007
Oeuvres charnières
En ce jour d'hui, la question suivante m'a été posée : "Quelle oeuvre a changé ta vie ?"
Répondre à une telle interrogation par une seule référence me serait impossible, et sept réponses permettront à ma langue de ne pas être trop fourchue. Chacun de ces ouvrages a eu une influence non négligeable sur mes dernières études.
Tout d'abord, ce que je nommerai le "triptyque grandiloquent" de Pierre Henry. À savoir :
- la Messe de Liverpool de 1967, téléchargeable sur le blog de Jacob Sudol, pour ses trilles vocales
- l'Apocalypse de Jean de 1968, pour la narration formidable de Jean Négroni
- les Fragments pour Artaud de 1970, pour ses choeurs terribles et son intéréssant travail sur le langage, quoique bien trop attifé et fardé d'un charbon de fardier pour décemment se réclamer d'Artaud
Ensuite, Visage (1962) de Luciano Berio est à mon oreille toujours lové comme l'oeuvre absolue dans le domaine de l'explosion du corps.
L'Étude aux objets (1959) de Pierre Schaeffer est d'une poésie que je n'ai pu retrouver ailleurs à ce degré de perfection.
Pour en finir avec le pouvoir d'Orphée (1962) de Parmegiani, bien que De natura sonorum et dernièrement La mémoire des sons du même auteur m'aient éjouit et soufflé, m'a époustouflé. Pour son intéressante intégration d'objets harmoniques pris selon leur perspective sonore - redécouverte avec une oreille neuve des écarts tonaux.
Enfin, Mort aux vaches de Noetinger et Marchetti. À chaque fois que j'écoute du Marchetti, je découvre de nouvelles choses ("tiens là un bout de P. Henry des années 50, et là du Chion, et là du Berio"), mais pas dans ses improvisations, d'une pureté ineffable.
R.
16:40 Publié dans Musicologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
samedi, 17 novembre 2007
Le moungongo sans iboga
Il n'est plus sculpteur à présent. Son corps a déjà roulé sous vos pieds en mille morceaux. Il est architecte.
Il y a deux grandes oeillères en musique, sur lesquelles nombre de pseudo-musiciens posent leur séant non sans fatuité, comme s'ils venaient de s'exposer sur une cathèdre royale, enluminés par un lambrequin d'argent. Plus pathétique que le Ulrich de Müsil, le Pico II sous les dais du pouvoir. Ces oeillères étaient fondamentalement des vade-mecum - des précis pour servir de support à la mémoire et à la coordination. La première est la pulsation. La seconde est le diapason - plus récent, organe princier du gymel puis de la polyphonie. Maintenant que nous avons la capacité de fixer les sons, de les détacher de leurs conditions d'apparitions et d'abolir toutes ces ornières creusées dans le son même par différents systèmes de notation et véhicules de remembrance, pourquoi faudrait-il que nous continuassions à nous pavoiser lestement derrière ces oripeaux d'une autre époque ? Cette accoutumance a tant percolé - pas par atavofigurisme, mais par accomodation éducative - que plus personne n'est capable d'envisager une danse non-bornée à l'ignoble temps pulsé - autant dire que la danse intime, radiant sous la mandorle de soi, dardant d'une affirmation sans bornes, n'existe plus. Et bientôt le plus illustre danseur réalisera et se lamentera ainsi comme la dernière des héroïdes : "Mon corps ne se meut plus en flamboyant, il ne fait plus florès d'un doigt ! Que m'est-il arrivé mes frères ? En vérité, depuis ma naissance, on n'a fait que me duper." J'ai été sevré aux mamelles de la tonalité comme peu de personnes. J'ai été sectateur de l'assonnance, lorsque je composais pour orchestre, comme peu de personnes. Et voici, me faire violence à mille cinglons de raison, pour faire de défaire - me défaire de ces préjugés - m'a valu bien des persiflages. Mais je persisterai - dans mon amour prodigue du sublime. Ce que vous allez à présent toucher du bout de la lobule, c'est un esthète qui ensemence frênaies et chênaies - mais cette sylve électroacoustique ne tarde pas à être avariée.
Également disponible ici
Affectuoso,
R.
On me rétorque que le foetus entend les battements de son coeur (je devrais arrêter de parler de ventricules qui caquètent hein), et que c'est de là que proviendrait un amour naturel de l'homme à l'endroit de la pulsation. Je ne puis que répondre que cela se peut sous condition d'un grossissement extrême difficilement crédible à cet état foetal. Cependant, nous pouvons, du thème de la respiration et du coeur, inférer l'amour d'un certain spectromorphisme (sujet que j'ai développé à l'extrême dans l'Idiot onaniste, mais on le retrouve fondamentalement dans des chants sacrés hindous, confer ce que je fais chanter à mon père dans la piste huit de l'Idiot onaniste). La stéréotypie massive et abusive (tuméfiée immodérément de nos jours avec l'abondance d'amplificateurs) nous inculque l'amour d'écarts de fréquence précis, de marques disgracieuses et rustaudes d'un temps découpé comme l'espace (procédé dénoncé par Bergson dans la Pensée et le mouvant), et d'une grammaire de son fort limitée (catéchisée au point d'en faire éprouver du dégoût à l'entente de certains bruissements). Il est de notre devoir, à nous hommes au goût sûr et supérieur, de résister face à ce colonialisme endémique et pestilentiel d'un art objectivé, de résister devant l'affront offert par ces oreilles morigénées, de ne pas décliner dans un relativisme qui nous perdrait, de ne pas perdre l'amour de l'escrime, de rappeler à tout un chacun l'importance vitale de l'activité critique, pour prévenir l'ultime trépas que serait la mort de l'art au sens hegelien du terme.
09:30 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note