mardi, 17 mars 2009

La créature me montra son outil de travail

Il s'agissait d'un système de type GNU/Linux, configuré autour de quatre bureaux dont la représentation tridimensionnelle était un cylindre tarabiscoté en motifs fractaux alambiqués, à l'origine mathématique ineffablement complexe. Le fond d'écran était lui-même un rêve fractal ininterrompu, rêve partagé entre des milliers d'hommes narcotisés par cette beauté inhumaine.

L'ensemble de l'interface était en espéranto, langue permettant de repousser les limites de la pensée par sa structure tabulairement régulière. Le contenu multimédia oscillait entre des recueils de poèmes en espéranto, des documentaires en anglais, de la musique classique, acousmatique, et ethnique, ainsi qu'en outre une riche collection d'images à caractère médical, partant de l'anatomisme italien de Da Carpi pour déboucher sur une esthétique moderne davantage scientificisée, du moins à nos yeux d'hommes actuels, hommes s'actualisant par exclusion du passé, interprétant le passé hors de la fluidité du passé.

Le faîte de cette prodigalité se situait probablement dans l'organisation interne de cet outil. Le tétrabureau évitait les guerres intestines entre chaque logiciel ; ainsi sur le premier y avait-il un travail de sous-titrage, sur le second un travail de lecture et d'écoute, sur le troisième un travail de montage, et sur le quatrième un ensemble à portée distractive.

J'essayai alors de faire mien cet outil. Mais le clavier n'était pas agencé selon mes coutumes. Lui aussi avait été optimisé contre l'habitude et pour l'omnipotence : l'azerty étant un modèle contraignant et lent, la créature lui avait subrogé un modèle dvorak, plus performant, capable lui aussi de repousser certaines limites, mais que l'habitude me rendait parfaitement inutilisable.

Tout ici exhalait d'un encens laudatif non pas à la performance, mais à la fondation d'un système qui ne connaîtrait pas les limites stratifiques de l'histoire, qui venu sans passé (et non pas en intégrant le passé par l'acte même de l'exclusion, non pas en s'actualisant par rapport au passé), comme la cité d'Harappa, assurerait une absence complète de coercition et de cette manière une libération absolue des potentialités de l'usager.

R.

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